Faut-il parler du football en temps de catastrophe ?
Le lendemain matin, alors que la planète entière est en émoi, on ne trouve pas un signe ou une référence à la catastrophe dans la presse sportive. L’équipe titre « Nantes du bon pied » le 12 septembre, occultant totalement la tragédie de la veille, avant, sous le feu des critiques, de se « rattraper » le lendemain avec sa célèbre Une. « Le temps du recueillement » . Cet exemple tragique montre bien à quel point l’actualité du sport peut être déconnectée de ce qui se passe dans le monde. Un écueil dans lequel ne sont pas tombés à l’époque Les Cahiers du Football : le magazine interrompt alors ses publications pendant quelques jours, « la rédaction ayant égaré son envie de parler de football et d’eau fraîche » . Une décision justifiée en ces termes : « … La violence physique et symbolique inouïe des attentats aux États-Unis crée brièvement les conditions d’une prise de conscience de ce rapport très particulier entre la misère du monde et nos sentiments pour le football, dont le caractère totalement dérisoire apparaît aujourd’hui en toute évidence. Ceux qui ont apprécié au cours de cette semaine de pouvoir s’extraire pour quelques heures de ce cauchemar en regardant un match en auront peut-être une idée. Les autres qui en auront perdu l’envie savent que la vie continuera et que l’envie reviendra, même si ce ne sera plus exactement dans le même monde. »
Aujourd’hui, comme en 2001, se pose plus que jamais la question de la place et de l’importance du football dans l’actualité. Celle ci, hypertrophiée, dépasse la seule occurrence des guerres, attentats ou autres catastrophes et ne concerne pas seulement la presse spécialisée. Ian Plenderleith est chroniqueur à When Saturday Comes, l’un des magazines de football les plus réputés d’Angleterre. Dans une tribune très remarquée, publiée en 2011 au moment de l’accident nucléaire de Fukushima, ce grand passionné estime alors que « le football ne devrait pas supplanter les vraies tragédies » . Avant de pousser un coup de gueule envers la hiérarchie de l’information des journaux anglais, selon lui distordue : « Autrefois, le sport connaissait sa place dans le cycle de l’information. Il était fermement condamné aux dernières pages, sauf en cas de résultat exceptionnel. Vous saviez que quelque chose d’extraordinaire s’était produit quand l’info sportive dominait ou même si elle se glissait en une. Maintenant, sur les journaux papier et surtout sur internet, on nous demande d’accepter que la couverture live d’un tour de Coupe d’Angleterre entre Manchester United et Arsenal mérite une place aux côtés du tsunami meurtrier au Japon et des explosions qui s’en sont suivies dans une centrale nucléaire. […] La raison en est simple, ces publications sont très populaires auprès des lecteurs. Mais juxtaposer un article sur une tragédie de grande ampleur avec un simple évènement sportif adresse un message pervers comme quoi les deux sont aussi importants. […] Je lis souvent et apprécie le commentaire live d’un match, mais pourquoi ne pas mettre un simple bandeau Sport ou Football au sommet de la page pour m’y amener ? […] Cela enlèverait cette perception comme quoi nous devons traiter la guerre, les tremblements de terre, les révolutions et les catastrophes environnementales avec la même attention que les récents sauts de forme de deux des meilleures équipes anglaises. »
Bill Shankly, l’ancien entraîneur de Liverpool, a un jour eu à la télévision ces mots légendaires, et probablement légèrement ironiques : « Le football n’est pas une question de vie ou de mort, c’est quelque chose de bien plus important que cela. » Une saillie plus profonde qu’il n’y paraît et qui rappelle que l’information sportive se doit d’être relayée pour les passionnés quelles que soient les circonstances. Le problème, poursuit Ian Plenderleith, c’est qu’à « lire les sites des principaux journaux britanniques, on peut se demander combien de rédacteurs ont encadrée cette phrase au-dessus de leurs bureaux, les poussant à l’appliquer au pied de la lettre quotidiennement » . Il y a des jours comme ça où on se dit que le football est aussi dérisoire qu’un but de Wilfried Dalmat en Ligue des champions. Et où le monde du ballon rond devrait se rappeler qu’il n’est pas aussi rond que la terre entière.
Par Christophe Gleizes
Réédition d’un article publié en septembre 2013.
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